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Hitchcock, les jeunes années d'un maître

Encore British et fier de l'être, le jeune Hitchcock des années 30 signe une série de suspenses où s'affirment ses obsessions, ses angoisses et son humour. Tandis que sort en librairie un recueil de textes inédits du cinéaste (Ferme les yeux et vois !, déjà disponible, puis Quoi est qui ?, le 14 mars 2017 —  traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina aux ed. Marest, revisitez quelques une de ses oeuvres de jeunesse grâce à la vod. Quelques extraits des propos d'Alfred...

Blackmail / Chantage

 

 « Le Cuirassé Potemkine, » a-t-il poursuivi, le regard pétillant, « est le seul film russe que j’aie jamais vu. Personnellement, j’accorde une grande confiance à ma prédilection pour les formules musicales. Blackmail, tel que je l’ai conçu, commençait avec l’arrestation du criminel et se terminait avec l’arrestation de la fille. Deux inspecteurs de police inconnus, dans le dernier plan, étaient filmés en train de parler des filles avec lesquelles ils allaient sortir ce soir-là chez Lyons. Épilogue. Absolument pas commercial, selon les disciples du happy end.

( in Quoi est Qui ?)

 

Blackmail / Chantage

 

Peu de gens savent que Blackmail, le premier long-métrage entièrement parlant tourné dans ce pays, a été au départ produit comme un film muet.

Les cinémas qui n’étaient pas équipés pour le parlant ont loué la version muette, qui est encore projetée en 16 mm pour les amateurs.

La production du film a commencé à ce moment critique où personne ne savait tout à fait ce qui était en train de se passer. Les studios et les cinémas redoutaient d’avoir à dépenser des fortunes dans l’installation d’un équipement pour quelque chose qui ne serait qu’un émerveillement éphémère.

Pour finir, la décision fut prise que Blackmail serait un film muet. Cela peut paraître étrange compte tenu du fait que, au moment de sa distribution comme film parlant, il a été décrit comme une avancée technologique inégalée.

C’est un film qui m’a porté chance. Il a permis d’établir ma réputation de réalisateur de films parlants au tout début de la nouvelle ère. Et l’explication technique de sa construction est en réalité très simple. J’étais terriblement déçu d’apprendre que ce serait un film muet.

J’étais certain que les films parlants ne seraient pas un feu de paille et que l’âge du cinéma muet était terminé. J’étais intimement convaincu que, une fois le film terminé, on me demanderait d’y ajouter des dialogues ou de recommencer entièrement pour en faire un film parlant.

 

(in FERME LES YEUX ET VOIS !

 

Murder / Meurtre

 

Après Blackmail, le film suivant a aussi très bien marché pour moi – Murder !

C’était le premier film parlant d’Herbert Marshall et il y jouait un rôle idéal pour lui. Il s’est immédiatement révélé être un acteur fait pour le parlant. La plupart des gens ne se souviennent que d’une scène du film – celle où Marshall se racontait ses propres pensées sans ouvrir la bouche (la même idée a été réutilisée plus amplement dans Strange Interlude un peu plus tard).

L’idée a été considérée comme une innovation assez étonnante dans le cinéma parlant. En fait, c’était une des idées les plus éprouvées du monde du théâtre, adaptée au cinéma parlant.

Lorsqu’un acteur voulait exprimer certaines pensées, il le faisait en se parlant à lui-même. Le soliloque est une des techniques les plus évidentes de l’art dramatique, transmise depuis Shakespeare. Puis elle est passée de mode. Aujourd’hui, on fait entrer un personnage secondaire pour que l’acteur principal lui fasse part de ses pensées.

J’ai toujours détesté l’idée de faire apparaître un personnage qui n’est pas nécessaire et c’est pour cette raison que j’essayais d’éviter de le faire en dirigeant cette scène dans Murder ! Je suis tout simplement revenu à la technique la plus ancienne qui soit et j’ai réintroduit le soliloque, le mettant au goût du jour en rendant parfaitement inutile que Marshall ouvre la bouche.

(in FERME LES YEUX ET VOIS !)

 

The Farmer’s wife/ Laquelle des trois ?

 

J’ai aussi trouvé Gordon Harker au théâtre. Je cherchais une doublure « cockney » pour Carl Brisson dans The Ring et je me suis retrouvé un soir au Wyndham’s Theatre pour voir la pièce d’Edgar Wallace, The Ringer. Harker jouait un rôle avec l’accent cockney et j’ai vu qu’il était l’homme qu’il me fallait.

Soit dit en passant, j’ai toujours eu l’impression qu’on gâchait les talents d’Harker en lui faisant invariablement jouer des rôles de cockney. C’était un brillant acteur de genre et vous vous souvenez peut-être que je lui ai donné le rôle d’un garçon de ferme du Devon dans le film The Farmer’s Wife. Il s’en est très bien sorti. C’était, à certains égards, une tragédie puisque deux des personnages principaux connaissaient un destin tragique dans le film.

Jameson Thomas en était la star. Naturellement, il avait déjà tourné dans bien des films avant celui-là, et il était indubitablement un des acteurs les plus populaires d’Angleterre. Il vit aujourd’hui à Hollywood et ne joue que des seconds rôles. Il a quitté l’Angleterre pour emmener sa femme en Californie. Elle était très malade. Le

soleil de Californie semblait être le seul espoir pour une éventuelle guérison. Jimmy Thomas a donc emballé tout ce qu’il possédait dans ce pays et il est parti pour Hollywood – en vain. Sa femme est morte en dépit du sacrifice.

La partenaire principale de Thomas dans The Farmer’s Wife était Lillian Hall-Davis. C’était une fille étonnante. Sur le plateau, elle était d’une timidité extrême. Elle souffrait d’un complexe d’infériorité concernant sa capacité à jouer certains personnages, et je me souviens qu’elle avait refusé un excellent rôle parce qu’elle était convaincue qu’elle ne pourrait pas le jouer convenablement. En fait, elle aurait pu le jouer très facilement.

Dans la vie privée cependant, c’était quelqu’un de radicalement différent. Elle avait une personnalité formidable et elle était d’une vivacité étonnante. C’est avec la plus profonde tristesse que j’ai appris, il y a deux ou trois ans, sa mort dans des circonstances tragiques.

(in FERME LES YEUX ET VOIS !)

 

The Skin Game

 

The Skin Game de John Galsworthy a été pour moi l’occasion d’être invité au dîner le plus raffiné auquel il m’ait été donné d’assister et le témoin de la pire impropriété de langage qu’il m’ait été donné d’entendre.

Le dîner se déroulait dans la maison de Mr. Galsworthy. Lorsque nous nous sommes assis, Galsworthy a « fixé » le sujet de la conversation. « Parlons, a-t-il dit, des mots. Des mots en fonction de leur sens et de leur son. »

Quelqu’un a suggéré le mot « fragile » en tant que description.

Une autre personne a soutenu que « fragile » en français avait une sonorité encore plus délicate.

Une troisième a souligné le sens de « crépusculaire » en tant que « chargé de toutes les nuances du vespéral ».

J’étais sidéré par l’acuité que manifestaient les invités pour le sens et le son des mots.

Le dîner progressant, Mr. Galsworthy a lancé un autre sujet. « Discutons à présent, a-t-il dit, des différents états de la conscience. » Puis en réponse à ma question, il a élargi le sujet. « Les états de la conscience sont stratifiés comme les différentes couches de la terre. La croûte terrestre est la pleine conscience et le

centre de la terre est l’inconscient. Entre les deux, se superposent en séries infinies les gradations de la conscience. »

Ce fut mon premier contact avec The Skin Game. Pour passer à quelque chose de très différent, Edmund Gwenn devait porter un toupet – une sorte de perruque – pour cette production. Nous l’avions trouvé chez Clarkson. Il avait coûté trois guinées.

Un jour, un type de la comptabilité, l’oeil rivé sur le moindre penny dépensé, est venu nous voir, fort agité.

« Pourquoi aller dépenser trois guinées chez Clarkson pour un toupet ? a-t-il demandé, furieux. Vous croyez pouvoir jeter l’argent par les fenêtres ici ? Vous auriez pu en trouver un chez Austin Reed pour une guinée !

— Vraiment ? ai-je répliqué. Austin Reed a ouvert un rayon de cosmétiques ?

— Cosmétiques ? a-t-il dit. Cosmétiques ? Je croyais que vous aviez acheté un casque colonial ! »

 

(in FERME LES YEUX ET VOIS !)

 

Foreign Correspondant / Correspondant 17

Il y avait ce film de Rod Serling qui passait à la télévision, il y a quelques années, avec des détournements d’avions, exactement comme celui qu’on a vu aux actualités. Voilà ce que l’excès de communication provoque. Cela ne permet pas de penser à l’information reçue.

Je me suis retrouvé une fois dans une situation similaire que je regrette encore à ce jour. C’était dans Foreign Correpondent. Avec Joel McCrea, il y a bien des années. J’avais une grande scène où un homme politique était assassiné par un homme qui se faisait passer pour un photographe. Cela avait lieu au milieu de la rue, dans une foule. Le photographe avait un pistolet dans la main gauche et l’appareil de photo dans la main droite. Au moment où il prenait la photo, il abattait l’homme politique et profitait de la confusion pour s’enfuir. Peu de temps après la sortie du film, le même crime a été commis de la même façon à Téhéran. J’étais sidéré et j’éprouve aujourd’hui encore des regrets.

( in Quoi est Qui ?)