Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

Michael Dudok de Wit, au fil de l'anim'

VIDEO | 2016, 17' | Figure majeure de l’animation, Michael Dudok de Wit s’est démarqué en 2016 avec la sortie du film La Tortue rouge, coproduction avec le prestigieux studio Ghibli. A l’occasion du festival Carrefour du cinéma d’Animation, organisé du 8 au 11 décembre 2016 au Forum des Images, le travail du cinéaste était mis à l’honneur. Rencontre avec ce créateur au style sensible et délicat.

 

D'origine néerlandaise, Michael Dudok de Wit s'est initié au dessin et à l'animation durant ses années à l'Université d'Art de West Surrey. A la fin de ses études, il s’établit dans son studio à Londres, où il réalise plusieurs petits films pour la télévision ou la publicité.

L’œuvre de Michael Dudok de Wit se divise dans un premier temps entre ce travail pour des commandes et la création de courts-métrages plus personnels. En 1992, le petit balayeur Tom Sweep fait son apparition : personnage burlesque et minuscule d’abord destiné à une série de sketchs animés, il indique déjà le goût de son créateur pour la petitesse des corps, la distance de la caméra et l’épure du trait. Mais c'est Le Moine et le poisson qui, deux ans plus tard, affirme son style singulier. Le court-métrage s’inspire des grands calligraphes chinois, et notamment de personnages et d'éléments de décor croqués à grands coups de pinceau. Le film joue de l’épaisseur de traits pour créer le burlesque, par des effets de grossissement des silhouettes et la mise en place d’un rythme scandé par les surgissements d’un petit poisson que le moine tente en vain d’attraper. En outre, Le Moine et le poisson met en scène l’un des motifs visuels chers au cinéaste, l’eau. Ses autres créations, courtes ou longues, reprendront à chaque fois cet élément de paysage, mais sous des variations nouvelles.

A cette époque, Michael Dudok de Wit est totalement à contre-courant de ce qui stimule les jeunes animateurs du moment : l’animation en relief et la technologie 3D. A la fin des années 1990 émergent en effet des créations liées à ces pratiques. En Europe, deux héros célèbres du stop-motion, Wallace et Gromit créés par Nick Park, font leur apparition au sein du studio Aardman Animation ; tandis qu’en France, Georges Lacroix produit Insektors, série pour enfants en 3D, et Catherine Buffat et Jean-Luc Gréco réalisent plusieurs courts en stop-motion. Puis, de l’autre côté de l’Atlantique, sort Toy Story en 1995, grand succès qui installe l’empire Pixar et son perfectionnement de la technologie 3D. Alors qu’il est entouré, autant géographiquement que stylistiquement, de ces expérimentations, Michael Dudok de Wit garde une pratique traditionnelle et artisanale de l’animation : utilisation de l’encre et du dessin, paysages peints à la main... Mais ces choix sont sources de créativité chez Dudok de Wit : bien au contraire, le réalisateur instaure depuis ses courts-métrages, et plus encore depuis son premier long, sa petite révolution au sein du paysage de l’animation.

Deux influences sont à noter, d’une part l’art de l’illustration, qui agit sur des compositions picturales et un graphisme renvoyant à l’album pour enfants ou à la bande dessinée occidentale ; d’autre part le cinéma, dans la gestion du rythme des plans et la création d'un montage rythmique en fonction de la musique ou du travail sonore. En 2000, Father and Daughter confirme cela : auréolé de prix, dont l’Oscar du meilleur court métrage d’animation, le film raconte, en moins de dix minutes, l’attente d’une petite fille qui a vu disparaître son père sur un lac, attente qui dure jusqu’à sa vieillesse. Father and Daughter instaure un nouvel élément propre à Dudok : cette coexistence paradoxale entre l’impermanence des choses et la persistance d’un désir. Malgré l’évolution de la fillette au fil des années, le souhait de revoir le père résiste au passage du temps. Cette thématique n’est pas sans rappeler la construction des films de Yasujirō Ozu, grand cinéaste classique japonais : une circularité, avec le retour des mêmes gestes et des mêmes paysages, parmi un ensemble changeant.

Comme le précise le cinéaste lui-même, et comme en témoigne son oeuvre, l’art asiatique est une inspiration importante, mais qui agit plus une base de travail. Si beaucoup de thèmes ou de motifs visuels évoquent des philosophies asiatiques, leur interprétation prend forme par des créations animées uniques et personnelles. Ce rapport à l’Asie se renforce sur les deux dernières productions de Michael Dudok de Wit. Aroma of Tea (2005) reprend l’iconique tradition du thé. Entièrement réalisé à l’appui d’eau infusée, ce très court-métrage est une étrange parenthèse entre Father and Daughter et La Tortue rouge, pure expérimentation où les courbes succèdent aux points dispersés dans l’espace d’un fond ocre. Le thé n’est en ce sens qu’une base de travail pour une exploration graphique.

Puis, La Tortue Rouge naît d’une coproduction inattendue, en quelque sorte « tombée du ciel », avec le studio Ghibli. Si l’histoire préexistait, Dudok de Wit voulant depuis longtemps se consacrer au récit d’un homme sur une île déserte, l’intérêt des cinéastes Isao Takahata et Hayao Miyazaki permet de concrétiser le projet en premier long-métrage. Le film, s’il reprend certains leitmotivs comme la solitude au sein d’un vaste paysage, la circularité dans le temps ou l’omniprésence d’une eau énigmatique, marque une vraie mutation dans l’oeuvre. Le changement de production, la longue gestation du projet et la rencontre de Dudok de Wit avec de nouveaux collaborateurs artistiques instaurent un changement radical dans le style. Le cinéaste repousse quelques-unes des frontières érigées dans ses courts. Les corps des personnages sont plus développés et, pour la première fois, quelques gros plans sur des visages animés sont osés. De même, loin de l’épure auparavant observée, les atmosphères sont d’une densité remarquable, entre longues plages mordorées, rocs aux courbes tantôt menaçantes, tantôt caressantes, et forêts aux bambous vertigineux. Dudok de Wit y affine en outre son sens de l’ombre et de la lumière. Au fil des plans, de subtils changements de lumière bercent l’évolution du personnage principal. Celui-ci, qui rejette d'abord violemment cette île où il a échoué, finit par embrasser tout ce qui la constitue.

 

Remarqué à Cannes en 2016, où il reçoit une Mention Spéciale dans la section Un Certain Regard, La Tortue rouge est une mutation au sein de l'oeuvre de Michael Dudok de Wit, mais aussi au coeur de la production animée. La sensibilité de ce style révèle une intrigante utilisation de l’animation pour l’expression des sentiments, par la dilution de ceux-ci dans le paysage, ou leur dilatation dans un rythme atemporel. Elle s’écarte de la puissance des visages pour trouver l’affect ailleurs, et pour instaurer une mélancolie insaisissable, mais bel et bien présente. Ce déplacement du regard et de l’écoute est en soi une révolution dans le cadre de l’expérience cinématographique.

 

Oriane Sidre