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Pour Keywan Karimi, devenu le personnage de son film

Insulte à la religion. C'est le chef d'accusation qui vaut au cinéaste iranien Keywan Karimi la peine d'un an de prison et 223 coups de fouet. Si on ignore tout du calcul qui conduit au résultat de 223, on sait que la sentence sanctionne l'utilisation de plans d'archives des manifestations de 2009. Après trois ans d'un suspense éprouvant - ses premiers démêlés avec la police datent de 2013 ! - Keywan a été emprisonné en novembre.

Son producteur François D'Artemare appelle à la mobilisation pour que le réalisateur ne purge pas sa peine. 

Drum (2016), de Keywan Karimi

 

Des pieds sont appuyés sur le rebord d'une fenêtre. Une voix, pour elle même, voue Téhéran-la-corrompue aux gémonies. Puis la caméra recule et nous faisons connaissance avec celui qui peste. C'est un quasi-quinquagénaire usé, dans son cabinet déserté par la vie.

Le héros de Drum, un avocat dont on n'apprendra jamais le nom, tient autant de Philip Marlowe que de Joseph K., ce qui d'emblée nous le rend sympathique mais creuse entre lui et nous une distance infranchissable. C'est que Drum est avare de mots, et l'Avocat un mutique parmi les taiseux. Par la suite, l'homme reçoit d'un messager mystérieux un paquet qui ne l'est pas moins et que des hommes de l'ombres aux manières expéditives ont à coeur de récupérer. On n'en saura pas beaucoup plus, sur le paquet ni sur cette stasi à l'iranienne. Keywan Karimi nimbe ainsi son premier long-métrage d'un mystère aussi épais qu'est opaque la conduite des affaires par le régime en place. Drum, tout en travellings hypnotiques et noir et blanc ultra-contrastés, rappelle un Bela Tarr sous influence expressionniste et comme chez l'auteur de Santantango, le spectateur est "invité" à une immersion pas toujours confortable : avec le personnage et - ironie du sort - son auteur, le spectateur éprouve la durée, l'incompréhension et l'obscurité.

Entre son précédent film de fiction (court-métrage néo-réaliste ironiquement intitulé Les Aventures d'un couple marié) et ce premier long-métrage, Keywan Karimi a fait un sacré bout de chemin stylistique. Mais il y a bien un point commun à ces films, commun encore à un troisième, Writing on the City, réalisé par Karimi entre temps et qui lui vaut pour partie son incarcération. Ces trois films partagent en effet une haine farouche de la capitale iranienne. Que ce soit pour montrer la récupération par le pouvoir en place des murs de Téhéran, jadis lieu d'expression privilégié de la population, ou les transports en commun silencieux, le jeune cinéaste (il est né en 1985) donne à Téhéran des allures de villes condamnées de western crépusculaire ; façon d'annoncer la fin d'une ère dont la corruption aura précipité la chute.

Ces films, s'ils sont nourris de colère et de révolte rentrée, n'ont jamais la pesenteur d'une leçon. Le spectateur s'y fraie son propre chemin. Writing on the City par exemple, est en partie constitué d'archives de la contestation iranienne qui fit l'histoire du pays ces quarante dernières années : Karimi se contente là de réutiliser la parole et les images des autres. Pour le reste, les murs de la ville parlent d'eux-mêmes, leurs portraits de martyrs et leurs trompe-l'oeil féériques. Même si on n'oublie pas ici que la voix-off jette de l'huile sur le feu, jamais la dénonciation n'est frontale. Karimi ne fait pas du verbe et de la diatribe ses outils de contestation. C'est au contraire en passant par la fable, l'ironie et les moyens du cinéma, qu'il atteint son but. Et comme au bureau, comme au squatch, comme dans les toilettes d'un lycée, ce sont les murs qui prennent. Pas de quoi fouetter un cinéaste...

Pierre Crézé