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Bruno Dumont Forever

Nous vous parlions, dans un premier texte à chaud, de l'incroyable Hors Satan de Bruno Dumont. Le film vient à nouveau d'être consacré, mais en Belgique cette fois. Bref retour sur un cinéaste majeur pour lequel l'étude complète et minutieuse reste à faire. 

Il y a deux semaines, Hors Satan, le nouveau film de Bruno Dumont, remportait le prix de l'Age d'or au sein d'une sélection de grande qualité. Ce prix devrait permettre au film de trouver un distributeur et de bénéficier ainsi de la visibilité qu'il mérite. Étrangement "relégué" dans la section Un certain regard au dernier Festival de Cannes où il est repartit bredouille, après avoir pourtant remporté le Grand prix avec L'humanité et Flandres, Dumont signe pourtant son film le plus fort.

Avec cette version moderne d'Ordet de Dreyer, Dumont réalise une œuvre maîtresse qui peut être considérée comme l'aboutissement de 15 ans de cinéma. Non pas que Hors Satan synthétise ou dépasse les autres, car chaque film occupe un espace particulier sur la "carte cinématographique" que représente l’œuvre de Dumont, mais il se dégage de ce nouveau film une aura et une puissance que le cinéaste a toujours fait apparaître sans lui donner une expression totale. Hors Satan montre enfin la véritable nature de cette force presque indescriptible, qui est autant une foi dans la complexité de l'univers que dans la capacité du cinéma à s'aventurer sur des terres inconnues.

Parler de "carte cinématographique" et de terre n'est pas anodin, puisque le territoire constitue la source du travail, tant esthétique que philosophique, du cinéaste. Un film est toujours l'occasion pour Dumont de questionner le devenir d'une terre, d'une culture, d'une langue ou encore d'un mode de vie. Il oppose la situation statique des personnages à des expériences insaisissables qui les dépassent. Le particulier devient universel, et le simple geste, la simple respiration d'un personnage, englobent, avec une poésie démoniaque et charnue, l'ensemble des problèmes humains.

La guerre, la religion, l'amour, le couple, l'esprit, les croyances, la mort, tous ces thèmes sont questionnés à partir d'une revisitation totale du réel, comme si on le regardait autrement, comme si on le visitait par delà les sentiers balisés. Terre et carte obscures, sensuelles, primitives. Dumont préfère l'arrière des maisons, les bosquets, les sentiers battus, tous ces lieux qui finissent par rendre visible l'invisible. La Terre devient alors le lieu d'une question, le lieu des angoisses et des passions de l'humanité toute entière.

Bruno Dumont travaille l'invisible, ce qui se dérobe mais qui finit par créer du sens (politique, humain, culturel...). L'invisible comme croyance, comme réel. Hors Satan raconte l'histoire d'un homme mystérieux doté de pouvoirs surnaturels capable d’exorciser et de dompter la nature. Jamais, depuis Dreyer, un film n'avait emprunté un chemin aussi étrange pour questionner la mort. Hors Satan est un film de résistance, loin des feux des projecteurs et de la lumière aveuglante de notre monde, un film qui croit encore aux secrets de la pénombre, aux mystères du ciel, à l'inquiétude des terrains vagues, et surtout, à ces hommes qui tracent leur chemin comme des anges déchus montrant une dernière fois, avant de disparaître, ce que nos yeux ne savent plus voir et ce que nos cœurs ne veulent plus croire.

Guillaume Richard

N.B : Au palmarès de l'Age d’or figurent également deux très beaux films, Porfirio et Atmen, dont nous vous parlons ici et ici. Moins radicaux que le Dumont, ils sont accessibles à un public plus large. Qui sait, les reverrons-nous prochainement sur nos écrans...