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Critique : "Chez nous" de Lucas Belvaux

Une idylle qui tourne mal, un meurtre en pleine rue sans témoin ou des travailleurs révoltés, le cinéma de Lucas Belvaux, aussi sociologique que philosophique scrute, film après film, les lignes de failles qui traversent notre époque. Chez nous, jeté sur les écrans français à quelques mois des élections présidentielles, prend à bras le corps la question de plus en plus douloureuse des partis populistes d’extrême droite. Hétérogène, ample et irrégulier, le film déconcerte d’abord avant de se creuser de complexité pour revenir faire sens, comme un boomerang. Et avec la même force. Sélectionné au Festival de Rotterdam, il a déjà fait parler de lui, non pas pour ses qualités cinématographiques, mais parce qu’il a créé la polémique avant même sa sortie. Dès la diffusion de la bande annonce, le Front national, qui s’est reconnu dans ce portrait, a lâché ses chiens de garde dans les médias et sur les réseaux sociaux. Mais s’il faut du courage pour faire face aux chiens, Belvaux n’en a pas manqué pour se pencher avec attention sur ce qu’il dénonce et pour lancer sa propre contre-offensive. Parce qu’avec cette vaste fresque des rouages d’un parti politique, il déconstruit lentement deux images. Celle d’abord, lisse, propre, révolutionnaire que se donnent les partis populistes. Et l’autre, construite par les médias, de leurs électeurs, stupides, bornés, racistes à travers le portrait de cette femme comme tout de monde. Avec Chez nous, il entre de plain pied dans cette guerre, celle des images, avec les armes du cinéma.

Chez nous

 

D’abord Chez nous déconcerte. Pendant une grosse demi-heure, le film installe ses personnages, pose sa trame et prend des airs de téléfilm. Tout y est : une petite ville de province du nord de la France, ses personnages typiques installés dans des situations évidentes qui s’enchaînent sans surprise, des cadres de parti plus vrais que nature… 

Pauline est infirmière, elle se débat avec sa vie, ses gosses, leur père démissionnaire qu’elle a plaqué, s’occupe de son père à elle, communiste acharné. Elle court et elle assume, elle soigne et elle écoute. La caméra, en face, tente dans de grands plans d’ensemble, de saisir quelque chose de ce qui se trame partout en arrière-plan autour de ces clichés. En arrière-plan, donc, dès l’ouverture, un obus sorti d’un champ, ce qu’il reste d’une guerre lointaine qui n’a pas fini de semer ses discordes. En arrière-plan, cette petite ville grise et morne aux rues désertes, aux usines qui tombent en ruine, aux pavillons bien alignés avec ses petits vieux qui meurent seuls, ses ouvriers et ses tours sociales, ses écrans télévisés toujours allumés. Et puis, il y a le notable du coin, Berthier (formidable André Dussollier, tout en élégance et respectabilité), le brave docteur qui voudrait bien que Pauline se présente en tête de liste du parti pour lequel il se bat depuis 40 ans. Le parti en question a tous les airs du Front national français, y compris une femme blonde à sa tête (admirable Catherine Jacob), avec ses gestionnaires, ses communicants, son service de sécurité, ses bas-fonds opaques.

Et puis vient un moment qui fait basculer le film ailleurs et en réoriente totalement la lecture. Belvaux tisse entre elles deux grandes séquences aussi essentielles l’une à l’autre qu’une photographie et son négatif. D’un côté, Berthier emmène Pauline rencontrer Agnès Dorgelle à un meeting où la chef du parti discourt tandis que dans la salle on crie : « On est chez nous ». De l’autre, son nouveau petit ami du moment, petite brute tatouée au regard faussement doux (Guillaume Gouix, émouvant quand on voudrait le vomir, réussit une prestation étonnante) déboule furtivement en pleine nuit avec ses comparses néo-nazis dans une usine abandonnée pour choper des pauvres gens à l’allure et la langue étrangères qui tentent d’y grappiller quelques bricoles. Grâce à ce vaste montage alterné, la platitude du meeting, orchestré comme un jeu télévisé et toutes les images qui l’ont précédé, prennent le relief de cette chasse à l’homme tendue de violence sourde et menaçante. Alors la lecture du film s’inverse : tout ce qui semblait un peu trop emblématique l’était de nous être offert comme à l’ordinaire, sans profondeur de champ, sans son arrière-fond. Toute cette imagerie, si vite identifiable tant elle est sans cesse reconduite par les discours médiatiques, tombe, emportant avec elle ses simplifications abusives. Dès lors, le film revient nourrir de profondeur ses personnages et en déployer toutes les arcanes.

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