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Critique : "Zagros" de Sahim Omar Kalifa

Sahim Omar Kalifa avait fait parler de lui lorsque son premier court-métrage, Lands of The Heroes avait atterri en compétition officielle à Berlin. Le second, Baghdad Messi, a récolté tant de prix qu'il était nominé automatiquement sur la longlist des Oscars en 2014. Et puis, Bad Hunter était une petite perle, à la fois tragique et burlesque, totalement réjouissant. En trois courts-métrages seulement, Kalifa s'est affirmé comme un véritable conteur, au sens noble et populaire du terme, mélangeant drame et burlesque avec une aisance époustouflante. Son premier long-métrage s'écarte un peu de la veine burlesque de son cinéma comme pour mieux en révéler la trame. Par-delà la guerre, l'enfance, l'innocence, l'infamie et la violence des plus forts, ses films sont des drames psychologiques qu'il hisse à la hauteur des fables. Tragédie amoureuse sur fond de conflit entre modernité et tradition, Zagros est le portrait sombre et poignant d'un homme déchiré entre deux mondes. Un premier long-métrage très prometteur.

Le film s'ouvre sur des images du bonheur. Berger, Zagros s'apprête à grimper dans la montage avec son troupeau. Il passe ses derniers instants, avant cette longue semaine de solitude, avec sa fille, sa femme, son chien. Il fait beau, les montagnes brillent au soleil, l'enfant joue, le couple s'aime. Mais trop de bonheur, c'est bien connu, tue le bonheur. Et ces images d’Épinal semblent, d'entrée de jeu, bien fragiles. Un petit grain de sable se glisse bien vite dans ce beau canevas comme pour mieux le noircir. Et le drame peu à peu se noue. Car déjà là, deux mondes s'affrontent et Zagros est pris entre les hauteurs et son village. Là-haut, les femmes kurdes résistent en armes, à l'égal des hommes. Elles l'appellent « camarade » quand il leur ramène des bricoles et du tabac. En bas, enfoncé dans des coutumes étouffantes, il y a le village, sa femme, sa famille. Et Ali, par qui tout advient, est à peine une silhouette qu'on distingue au détour d'une séquence. Car la famille de Zagros accuse bientôt Havin, sa femme, d'avoir des relations avec ce fameux Ali. Peu à peu, la rumeur enfle. Les accusations prennent de l'ampleur, la charge se fait plus brutale, violente même. Et Zagros ne fait rien, au contraire, il tente de défendre sa femme. Alors sa famille, son père, son oncle, son cousin vont prendre ça en main. Mais Havin, belle et autonome, n'est pas femme à se laisser faire. Elle fuit, elle embarque leur fille, elle traverse la Turquie, débarque en Belgique. Et Zagros part à son tour, sur ses traces.

Chronique d'une tragédie en marche, le film de Sahim Omar Kalifa monte lentement en puissance. Noir, sombre, brouillé par l'angoisse qui monte sur le visage de Zagros, il s'achemine lentement vers l'inexorable. Mais il se permet des instants de repos, des rires bruyants, des situations cocasses qui éclipsent le drame qu'on sent venir. Il s'éclaire parfois de lumière éclatante sur le visage de cet homme déchiré d'amour. Et déchiré entre deux mondes. Car le berger vit entre le monde animal et la communauté des hommes, entre le village et les montagnes. Il va et vient entre les lois pesantes de de la famille et l'amour qu'il porte à sa femme, libre et libérée. Du drame qui s'installe peu à peu dans la vie de Zagros, dans ce couple rongé lentement comme l'acide par le soupçon, la calomnie et la jalousie, Kalifa choisit la face solaire, même si la noirceur prendra le dessus parce que l'implacable est en marche. Cette lumière qui éclaire le film, c'est non seulement ce sens de la cocasserie qui le parcourt par instant, la joie de l'amour qui lie Zagros à Havin, mais c'est aussi ce qu'il reste de l’innocence dans ce personnage principal, au bout du compte.

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