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Hommage à Benoît Poelvoorde

Alors qu'il annonçait encore il y a quelque temps son souhait d'arrêter le cinéma, Benoît Poelvoorde est pourtant bel et bien de "retour". A l'occasion de la sortie des Emotifs anonymes, nous avons voulu rendre hommage au talent de l'acteur.

Ce n'est plus un secret pour personne, Benoît Poelvoorde aspire depuis des années à retrouver une vie normale. Fatigué par le métier, l'acteur, qui fut pourtant au sommet de sa gloire, a subitement décidé de se mettre en retrait. Il invoque des raisons privées, une lassitude, l'ennui... Pourtant, Poelvoorde est bien de retour, avec la ferme intention de ne plus commettre les mêmes "erreurs" que par le passé. Avec Les émotifs anonymes, il recommence une nouvelle carrière où il devrait multiplier les rôles différents et ambigus. Peut-être va-t-il enfin réaliser son vrai désir d'acteur : devenir un émotif anonyme, c'est-à-dire un acteur reconnu tout d'abord pour la force de son jeu et pour son engagement artistique et personnel. Le temps des vertiges de la célébrité semble être définitivement révolu.

Le génie de Poelvoorde, qui est incontestable, mélange mélancoliquement un burlesque généreux et la sensibilité du clown triste. Le rire que l'acteur provoque s'accompagne toujours d'une grande émotivité, un peu comme si l'individu avait le dernier mot sur l'acteur. Quelque chose de fulgurant et d'éphémère surgit à chaque intervention du comédien. Il invente littéralement une présence nouvelle qui se transforme et évolue de film en film. Cela peut se traduire dans l'expression de son visage, par un geste anodin ou par une parole décalée. Poelvoorde n'est pas un acteur de composition mais un acteur qui compose avec lui-même, avec ses qualités et ses défauts.

Ainsi, il réussit la prouesse de jouer autant dans le registre populaire que dans le registre baudelairien. Parfois, il allie les deux, et c'est dans ces moments-là qu'il est le plus émouvant. On peut distinguer plusieurs types de rôles. Ces dernières années, beaucoup de cinéastes ont utilisé sa silhouette, le "mythe Poelvoorde", comme dans Kill me please, Louise Michel ou Aaltra, dans lequel il fait des apparitions souvent par amitié pour l'équipe du film. Ce mythe, l'acteur l'a constitué à travers le film le plus important de sa carrière : C'est arrivé près de chez vous. Poelvoorde lui doit beaucoup, les bonnes comme les mauvaises choses...

Car, en effet, le "mythe" a souvent masqué la personnalité mélancolique et profonde de l'acteur. Il ne donne plus à voir l'équilibre parfait que Poelvoorde réussit à établir entre la sympathie et la tristesse, la générosité et la retenue, l'humour et la désillusion. On peut ainsi parler de figure pathétique, comme dans Les convoyeurs attendent, Le Vélo de Ghislain Lambert ou Entre ses mains. Une force invisible, incontrôlable, anime Poelvoorde. Ce feu intérieur le dépasse souvent, et c'est de lui que l'acteur tire ce trait inimitable dont seuls les plus grands clowns tristes ont le secret.

Mais cela ne fait pas de Poelvoorde un acteur de composition, et encore moins un acteur dont le cabotinage passerait avant la densité des personnages. Au contraire, sa personnalité sert et enrichit toujours le rôle. Jamais il ne sacrifie son personnage au profit de son image ou de son "mythe". A l'instar des plus grands, une identité toujours nouvelle se crée entre l'individu et l'acteur. Chaque film permet ainsi de découvrir une gamme inédite dans le jeu du comédien belge, et chaque rôle, au final, apporte une touche différente au grand tableau impressionniste d'une vie déjà bien remplie.

Poelvoorde, acteur burlesque ? Pas vraiment, il serait plutôt l'héritier de la tradition comique française. Il incarne Bourvil et De Funes en même temps, tout en penchant, par moment, vers Dewaere et Gainsbourg. Le burlesque est plutôt un art de l'espace, du mouvement, de la mécanique et des corps. Les films dans lesquels l'acteur a joué sont plutôt des "comédies classiques". Quoi qu'il en soit, la carrière de Benoît Poelvoorde est loin d'être finie, la preuve avec Les émotifs anonymes. Il devrait encore nous réserver de nombreuses surprises dans l'avenir. Car, plus que jamais, à côté des personnages plus traditionnels (comme celui d'acolyte dans la tradition du duo comique français dans Rien à déclarer, le nouveau film de Dany Boon), Poelvoorde devrait enchaîner avec des rôles taillés à la hauteur de son talent dramatique (la preuve avec le nouveau film d'Anne Fontaine où il donnera la réplique à Isabelle Huppert).

Il devrait donc se révéler de plus en plus comme un véritable émotif anonyme, loin des strass et paillettes de la célébrité, tout en continuant à faire plaisir à son fidèle public.

Guillaume Richard et Thibaut Grégoire