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Interview de José Luis Peñafuerte

José Luis Peñafuerte, le réalisateur des Chemins de la mémoire, faisait partie du jury du 11ème Festival Cinéma Méditerranéen de Bruxelles. Rencontre avec un cinéaste généreux, qui aime autant parler des films des autres que des siens.

Découvrez Niños, un très beau documentaire de José Luis Peñafuerte

 

Comment s’est passé votre semaine au festival ? Qu’est-ce que cela vous a apporté ?

C’était magnifique. En général, on n’a pas l’opportunité de découvrir tous ces films qui viennent de cette vaste région du bassin méditerranéen. C’est un cinéma d’une grande richesse et d’une grande diversité. C’est aussi l’occasion, pour les professionnels comme pour le public, de côtoyer des auteurs et de faire de belles rencontres. Ça a été un grand plaisir de partager cette semaine avec Nabil Ben Yadir, Arta Dobroshi et Samir Guesmi. A nous quatre, on représentait une Europe diversifiée s’ouvrant au reste du monde. Le seul petit bémol vient de la qualité des salles de projections. C’est dommage car tout le travail qui est fait en amont par les organisateurs mérite mieux que ça. Ils font vraiment un gros boulot, avec des budgets de plus en plus étriqués, pour trouver des perles provenant de la Méditerranée.

Quels ont été vos coups de cœur ?

Le grand coup de cœur, c’est Son of Babylon. C’est un film qui nous a raconté une véritable histoire, avec des vrais personnages. On était en Irak et je pense que c’est le premier film de l’après-Saddam, montré de l’intérieur. Avant ce film-ci, on a vu beaucoup de films anglo-saxons qui nous montrent le point de vue des soldats américains, comme Démineurs de Katherine Bigelow. Ici, on nous montre l’autre point de vue. Il y a d’ailleurs des scènes similaires à celles de Démineurs, et ce film-ci n’a pas à rougir de la comparaison. Et puis, Son of Babylon est réellement filmé en Irak, avec des Irakiens. C’est un film qui m’a projeté vers ces régions et qui m’a sensibilisé à la problématique irakienne, que l’on a l’habitude de voir au travers des médias, de manière assez froide. Ce genre de cinéma permet de rapprocher les gens. C’est un film plein d’espoir, sur la quête initiatique d’un enfant qui essaye de recomposer sa mémoire, à la recherche de son père. C’est très touchant. Et sinon, il y a eu un autre film très intéressant, au niveau de la forme surtout. Il s’agit du film croate, Métastases.

La culture méditerranéenne vous a-t-elle influencé, personnellement ?

Non, mais c’est vrai que la Méditerranée est une région d’une grande richesse culturelle. Moi, je proviens de la péninsule ibérique, et rien que dans cette région là, entre l’Espagne et le Portugal, il y a de grandes différences de cultures, tout comme il y a de grandes différences entre le Maroc et la Tunisie, par exemple. On peut s’en rendre compte dans ce festival, et on peut également faire un parallèle avec la situation en Belgique francophone, où on est proche de la culture latine, tout en côtoyant également la culture germanique.

Comment votre film, Les chemins de la mémoire, a-t-il été reçu en Espagne ?

Le film est une vraie coproduction Espagne-Belgique, avec aussi bien la collaboration de l’Institut du Cinéma Espagnol que celle du Centre du Cinéma de la Communauté française. Les institutions espagnoles ont donc approuvé le projet qu’on leur a proposé et ils ont aussi compris que c’était le moment historique de parler de toutes ces choses graves, qui avaient été passées sous silence. Je pense que ma position d’Espagnol vivant à l’étranger les a également rassuré. Quand on est dans le territoire même, il y a des tabous par rapport à ce sujet-là. Il y a eu plus d’un million d’exilés suite à la guerre civile et au franquisme, et la mémoire par rapport à ces événements a été maintenue fraîche par l’exil. Quand le film a été montré, il a évidemment suscité toutes les réactions possibles. Mais cela arrive partout. Regardez ce qui s’est passé en France avec le film de Rachid Bouchareb, Hors-la-loi…. Et si on faisait un film en Belgique, sur ce qui s’est passé au Congo, il y aurait également des réactions très vives. Mais ces réactions sont nécessaires pour pouvoir purger ce tabou et apprendre des erreurs du passé. En Espagne, il y a eu ces réactions multiples. D’une part, il y a une partie de la population et de la presse qui est liée à cette tendance qui consiste à casser le tabou, et d’autre part, il y a une autre partie de la population qui ne veut pas savoir et qui reste dans le déni. En tous cas, le film a été montré, il a plu à la critique et il est resté trois mois à l’affiche. Mais je me souviens également des réactions très violentes que Land and Freedom de Ken Loach avait provoqué en Espagne à l’époque de sa sortie. Moi, je ne fais pas spécialement des films pour l’Espagne, je les fais pour qu’ils soient vus, en Espagne, en Belgique, ou ailleurs.

Cela vous intéresserait-il de faire un film sur les trous de la mémoire en Belgique ?

Oui, bien sûr. Il y a un sujet qui me touche particulièrement, qui est la problématique du Congo. Benoît Lamy, que j’avais comme professeur à l’IAD, avait un projet autour de ce sujet. Ce film, qui devait s’appeler Go !, devait se faire, avec Sean Connery dans le rôle de Livingstone. Ce projet a dû s’arrêter quelques semaines avant le début du tournage car il y avait des pressions de toutes parts. Il y a un autre sujet qui ferait un magnifique film : c’est l’histoire de cette famille de pygmées que l’on a fait venir pour l’exposition universelle à Bruxelles, que l’on a exposé comme des animaux, et qui sont morts l’un après l’autre à cause du froid. Tous ces trous noirs de l’histoire m’intéressent. Il y a plein de périodes intéressantes dans l’histoire de la Belgique. L’occupation, les années 80, l’abdication de Baudouin pour ne pas signer la loi sur l’avortement,…. Je pense qu’il y a un manque à combler dans le cinéma belge, par rapport à notre réalité politique et historique, sans non plus tomber dans la description pure et simple de ce qui s’est passé. Moi j’ai fais un film sur un sujet terriblement tabou en Espagne, jusqu’à aujourd’hui – et qui reste d’ailleurs encore tabou –, et cela a quand même été possible. Donc je crois que tout est possible, selon la façon dont c’est fait.

Quels conseils donneriez-vous à des jeunes qui débutent et qui veulent faire une fiction ou un documentaire ?

Je leur dirais de toujours y croire, de ne pas baisser les bras si un projet est refusé à la commission. Il faut toujours essayer de comprendre pourquoi un projet est refusé et pourquoi un autre est accepté. Cela permet d’avancer. Aujourd’hui, les nouvelles technologies permettent aussi des choses qui n’étaient pas possibles il y a quinze ans, quand je suis sorti de l’IAD. Mais cela ne veut pas dire non plus qu’il faut faire n’importe quoi. Il faut suivre des ateliers, apprendre de nos aînés. Quand j’ai commencé à faire des films j’ai voulu m’entourer de gens qui avaient une grande expérience, comme Raymond Fromont à l’image ou Paul Heymans au son. Nos aînés ont des choses à nous apprendre, quoi qu’il arrive, même si on n’aime pas leur cinéma. Il y a aujourd’hui des personnes issues de milieux défavorisé, comme Nabil (Ben Yadir) ou moi-même, qui font du cinéma et qui, il y a vingt-cinq ans, n’auraient pas eu cette chance. Maintenant, il faut aussi s’intéresser au monde dans lequel on vit, s’impliquer sociologiquement ou politiquement, afin de développer un point de vue. Avoir un point de vue, c’est essentiel pour faire du cinéma.

Quels sont vos projets, pour l’avenir ?

En faisant Les chemins de la mémoire, je suis tombé sur un livre de Jorge Semprún, qui a été un des premiers écrivains à écrire sur son expérience des camps de concentration. Donc je travaille sur l’adaptation de ce livre. Et sinon, je prépare, avec un producteur espagnol, un film sur le problème basque et la naissance du terrorisme en Espagne. Ce sont deux projets de fictions.

 

Propos recueillis par Guillaume Richard pour UniversCiné