Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

"La peur tue l'amour" de Patrick Carpentier

Comme la plupart des grands films, La Peur tue l’amour dépasse son sujet principal pour faire vibrer un faisceau de préoccupations connexes. Il offre (c’est un vrai cadeau au spectateur) une belle interrogation, très sincère, sur la place que les familles (nos familles ; nous en avons tous – ou tous eu) laissent à l’expression de l’intime (aussi hétérosexuel sans oublier l’intimité sentimentale, pas directement sexuelle).

Le cinématographe – art du mouvement ; future industrie des motion pictures – ayant, dès ses balbutiements encore muets, été chargé de filmer l’entrée de trains en gares ou le tir de fusées habitées sur la Lune – fût-elle un trompe l’œil en toiles peintes –, il reste étonnant aujourd’hui, un bon siècle plus tard, pour nombre de spectateurs que la captation sobre, en plans fixes / face caméra, d’un être humain quasi immobile sur une chaise ­– à l’exception de ses lèvres, de ses yeux, de ses mains et de quelques muscles faciaux liés à la parole – puisse donner lieu à de bons films. Et, donc, à plus que des sortes d’émissions de radio mutantes qui, comme par orgueil ou par caprice, auraient exigé l’image en plus du son. Aux sceptiques, on conseillera p.ex. la vision de L’Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar de Shohei Imamura (Japon, 1970) ou de la prophétique prise de parole du lépreux grec Raimondakis dans L’Ordre de Jean-Daniel Pollet (France, 1973). Ou, plus près de nous, dans le temps et dans l’espace, les touchantes et drôles Histoires d’Amour de Yaël André (Belgique, 1998 – une série d’hommes et de femmes racontent un souvenir amoureux) ou le bouleversant La Peur tue l’amour de Patrick Carpentier.

Comme son sous-titre l’indique en partie, le film donne à écouter – mais, donc, aussi à regarder, dans la subtilité du langage corporel ­– la parole de deux femmes et trois hommes homosexuels à propos de leur coming-out : la rupture d’un non-dit et la révélation auprès de leur entourage de leur préférences sentimentales et sexuelles. Homosexuel : un mot comme un couperet, alourdi de connotations sociales, qui pour les proches, les pères et les mères, les frères et les sœurs, sonne souvent comme la confirmation d’un soupçon mais qui pour les principaux concernés n’arrive à pointer qu’après un long processus entamé à l’adolescence et souvent tortueux et pesant (« une lutte de tous les instants »). Des années d’interrogations au cours desquelles il s’agit d’abord de se comprendre soi-même (« faire son propre ‘coming-out’ à soi ») puis de trouver les mots tout à coup si difficiles à faire entendre pour dire ce qui relève pourtant fondamentalement de l’amour et de l’excitation (« J’étais tellement heureuse que le secret était insupportable »).

Très attentifs aux moments d’accélération ou, au contraire, de suspension du flot des différentes paroles, Patrick Carpentier et sa monteuse Aurélie Muller font se répondre les récits (révélations désormais plutôt bien vécues, d’une part ; situations familiales encore tendues au moment du tournage, d’autre part) en évitant le piège de l’étude de cas. Entre soupirs et sourires, gorges nouées, larmes aux yeux et éclats de rires, chaque témoin est ici avant tout un individu singulier avec sa sensibilité, son caractère, son parcours et, surtout, sa manière toute personnelle de le raconter.

Au moment du tournage de ce film, en 2003, Patrick Carpentier était un jeune artiste passé entre autres par le théâtre, les installations et les arts plastiques mais aussi par le tournage de clips vidéos ou d’images de concerts pour le groupe pop bruxellois Venus (dont un des ex-membres, Thomas Van Cottom signe ici la musique). Des plus belles réussites du versant mélancolique de ce genre musical, le cinéaste a gardé cette manière toujours étonnante de dispenser de la profondeur et de l’intelligence dans le cadre d’un dispositif à priori simple et accessible.

Comme la plupart des grands films, La Peur tue l’amour dépasse son sujet principal pour faire vibrer un faisceau de préoccupations connexes. Il offre (c’est un vrai cadeau au spectateur) une belle interrogation, très sincère, sur la place que les familles (nos familles ; nous en avons tous – ou tous eu) laissent à l’expression de l’intime (aussi hétérosexuel sans oublier l’intimité sentimentale, pas directement sexuelle). Voire la place qu’elles laissent à la communication en général. Plusieurs intervenants du film le disent : au-delà du choc du moment d’annonce, leur coming-out a, sur le long terme, ouvert un espace de réflexion et de débat avec leurs parents, y compris sur de tout autres sujets que l’homosexualité. Et c’est comme s’il en allait de même avec ce film qui, au-delà de l’émotion, ouvre des portes vers un mieux vivre ensemble.

 Philippe Delvosalle (La Médiathèque)