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"Le geste ordinaire" de Maxime Coton

Les choses sont claires, dès le départ, ce film est bâti sur un manque. Manque de parole, sans doute, de transmission, peut-être et surtout ce trou noir que constituait jusque là le monde du travail du père de Maxime Coton.

Geste ordinaire

Un manque que le réalisateur s'efforcera, et disons le d'emblée, arrivera finalement à combler via une approche par voie détournée. En effet, c'est en filmant son père au travail sans le questionner mais en interrogeant ces collègues et amis, ses proches, sa famille que le rapprochement père/fils finira par advenir comme on s'apprivoise, sans forcer les choses mais en étant capable de se mettre à la place de l'autre pour voir avec ses yeux. Et à ce stade, ce qui frappe d'emblée, c'est que pour le spectateur aussi, il n'est pas nécessaire que Marc Coton lui parle : il nous suffit de le regarder à l'œuvre, de le regarder faire pour apprendre à connaître mieux cet homme qui nous semble si proche et si lointain et mystérieux à la fois. Ce « mutisme », aimable et non rébarbatif du père semble avoir contaminé mais pour la bonne cause le film lui-même dans la mesure où ces longs moments qui nous montrent sans paroles des ouvriers au travail disent aussi bien que, au fond, ça ne se raconte pas.

Il n'y a pas de mots pour dire ce travail. Et ce n'est pas le moindre des mérites de ce film que de donner à voir au delà des clichés proposés généralement pendant quelques secondes aux infos, la véritable nature au quotidien d'un labeur harassant qui suppose aussi un savoir-faire pas banal, une tension de tous les instants, une responsabilité évidente, ainsi qu'un enjeu et un engagement physique assez impressionnant. Rarement le cinéma aura pris autant, et aussi bien le temps de filmer ces ouvriers sidérurgistes au travail.

Dès lors, l'essentiel de ce qui permet à ce geste ordinaire de n'être n'y un reportage lénifiant ni un documentaire nombriliste, c'est sa mise en scène : travelling superbes par exemple le long du site industriel auquel correspond plus tard un travelling semblable mais dans la campagne et la banlieue ou comment un même geste de cinéma fait se rejoindre la vie professionnelle et privée de Marc Coton dans un même élan. Gros plans des visages aussi qui disent souvent plus qu'ils ne parlent, ou encore caméra à l'épaule pour suivre le papa ouvrier dans l'usine, accroché à sa nuque, comme on pouvait l'être à celle d'Olivier Gourmet dans « Le Fils » des frères Dardenne.

Alors on l'aura compris, le portrait de cet homme qui apprend sur le tard la soudure à son fils, comme il a dû lui apprendre il y a longtemps à rouler en vélo, ce portrait est bien plus que celui d'un ouvrier, mais d'un homme ordinaire, avec ce que cela suppose de vie familiale, de loisir, de passions et de personnalité apparemment toujours égale à elle-même qui traverse avec une certaine sérénité les différents aspects d'une vie bien remplie. Et enfin, il ne nous appartient pas, à nous spectateurs, de faire des hypothèses  sur ce que ce père a pu, ou non transmettre à son fils en plus de vingt ans mais le film nous autorise lui à penser que ce goût du travail bien fait, précis, ambitieux, mais sans prétention est bien passé d'une génération à l'autre, permettant aux gestes, à l'acte, en l’occurrence de mise en scène de prendre le pas, et c'est heureux, sur le discours.

Jean-Louis Dupont, Emission Première Séance

RTBF La Première - avril 2011