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Marceau Verhaeghe (Cinergie) - Entretien avec Philippe Boon et Laurent Brandebourger sur "Petites Misères"

Petites Misères est un film audacieux. Osant la comédie sur des sujets graves, le mélange de tragique et de comique, l'irruption de l'absurde et du doux délire dans un quotidien empoisonné. Et quand l'audace est réussie, on est aux anges. Mais on aurait bien aimé quand même en savoir un peu plus quant aux motivations des oseurs.

Cinergie : Comment cela fonctionne-t-il, un couple, pour écrire des scénarios?

Philippe Boon : Moi je fais oing...

Laurent Brandenbourger : ...et moi je fais pong !... Voilà.

Cinergie : ! (...) ?

L. B. : C'est quasiment cela, je vous assure. On parle beaucoup, on échange des envies et on échafaude une structure.

Ph. B. : En fait, le truc c'est d'étonner l'autre, d'énoncer une idée qui l'excite ou qui l'amuse. Si l'on obtient son adhésion, c'est que l'idée n'est pas si nulle et qu'il est permis d'explorer cette direction. Comme nous avons des envies de cinéma ludiques, cette sorte d'échange, qui repose sur la notion de surprise, fonctionne assez bien.

L.B. : On se dit que telle chose, on ne l'a jamais vue à l'écran mais qu'on aimerait bien l'y voir, et c'est parti.

P.B. : Après, c'est une question de dosage entre le moment où l'on rencontre les attentes du spectateur et celui où on va l'orienter dans une direction à laquelle il ne s'attendait pas. Nous procédions déjà comme cela dans nos courts métrages, mais ici, c'est un exercice sur la longueur. C'est la première fois qu'on " dose " un long métrage. Nous avons beaucoup appris. Sur la manière dont évoluent les personnages par exemple.

C. : Et sur le tournage, l'un s'occupe davantage de la technique et l'autre de la direction d'acteurs ?

L.B. : Sur ce film-ci, cela dépendait un peu des scènes. Celui qui la sentait mieux se mettait en avant et la dirigeait. P.B. : Tout est question de dosage. Tenez, regardez (il prend le sablé, nappé de chocolat sur un côté, qui accompagne son lait russe). Ce biscuit, s'il était tout chocolat, ce serait écœurant. Mais s'il était juste sablé, il fondrait dans la bouche sans presque de goût. En fait, il faut qu'il soit les deux. (...malgré nos investigations incisives, il nous fut impossible de savoir qui, dans la paire Boon/Brandebourger, était le côté sablé et qui le côté chocolat).

Le défi : un mélange des genres

C. : Dans Petites Misères, vous nous faites rire avec une histoire épouvantable, faite de vies brisées, saccagées. Votre comédie est nourrie d'un fond social très noir, et il y a même des moments où l'on ne rit pas du tout.

P.B. : Le fond est clairement dramatique. Nous avons démarré dans le registre de la pure comédie, sur base d'anecdotes que nous avaient racontées des huissiers.

Puis nous les avons accompagnés dans leur travail, et nous nous sommes dit que, peut-être, le sujet était ailleurs et on a eu envie de densifier tout cela.

L.B. : Nous nous accordons assez bien sur le fait que même si les choses dont nous parlons sont graves, nous avons quand même envie d'amuser. Et les bonnes comédies ont toujours un fond réaliste et un regard acéré sur le monde.

P.B. : Ici, le défi était : " Faisons un mélange des genres ". On nous dit : " C'est une comédie bizarre, où l'on ne rit pas tout le temps. " Mais nous avions envie, délibérément, de voir comment cela fonctionne quand on est juste sur le fil du rasoir. À quel moment est-on trop ou pas assez décalés. Nous ne voulions pas aller dans la caricature mais rester dans le réalisme, ou, plus exactement, tip-top à côté.

Faisons les danser

C. : Le fond du film reste très réaliste, avec assez peu de scènes oniriques ou invraisemblables, mais l'une d'elles se démarque du ton général : celle où, à la sortie d'un supermarché, il y a un grand ballet de caddies autour de Serge Larivière et Marie Trintignant, façon comédie musicale.

P.B.: C'est une manière d'illustrer la naissance d'un couple, un peu comme dans Pretty Woman, quand Julia Roberts essaye toutes ces robes... À la différence que, là, le réalisateur orchestre un pont musical, où toute une série d'images défilent accolées les unes aux autres sur une chanson. Nous, on s'est dit : " Faisons les danser ". C'était une envie de se faire plaisir et une façon de renforcer le fait que ce couple, physiquement et socialement, est improbable. Ce qui les réunit, c'est une relation compulsive à l'achat. C'est ce qui fait, par exemple, que se renseigner sur une voiture devient une scène érotique, un préliminaire amoureux. On cherchait donc une manière originale de l'illustrer.

Retrouvez cet article sur le site de www.cinergie.be