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Philippe Simon (Cinergie) - Métaphores du réel : la trilogie de Peter Brosens

Pour qui connaît le cinéma de Peter Brosens grâce à ses deux derniers films Khadak (2006) et Altiplano (2009), la sortie en DVD de sa trilogie mongole (datant de la fin des années nonante) viendra sans doute éclairer sa démarche actuelle d’un jour moins classique, plus expérimental, et toujours passionnant.

Commencée en 1994 avec City of the steppes, portrait de la vie rurale et citadine en Mongolie durant cette période charnière que fut la chute de l’Union Soviétique, sa trilogie documentaire prend corps avec le remarquable State of dogs (1998), conte allégorique où, par le biais d’un chien mongol qui refuse de se réincarner en homme, il nous fait pénétrer l’univers imaginaire et symbolique d’une communauté en pleine transformation. Poets of Mongolia (1999) son troisième volet, conclut cette fresque poético-politique en s’intéressant à la place de la musique et de la poésie dans la vie quotidienne des Mongols, inscrivant récits et chants dans différentes réalités comme celle des mineurs de Nalaikh ou celle d’une femme mongole mariée en Belgique et qui, d’un ailleurs difficile, rêve d’une Mongolie intemporelle.

La première qualité de cette trilogie tient dans l’unité et l’évidence de son écriture cinématographique. Partant du réel via une construction métaphorique, la mise en relation d’images éparses d’une réalité spécifique donne naissance à des récits saisissant qui s’emboîtent les uns les autres comme des poupées gigognes. Récits qui, ici, chacun à leur manière, mettent en relation les grands mythes fondateurs de la communauté mongole et les problèmes auxquels elle se trouve actuellement confrontée.

Ainsi, dans State of dogs l’histoire du chien Baasar va à l’encontre de la croyance mongole en la réincarnation, et devient le lieu hypothétique où se nouent de nombreux autres récits voulus comme autant de fils différents, tantôt ethnographiques, tantôt politiques, mythologiques voire poétiques d’une même perception critique du réel.

L’écriture de Peter Brosens emprunte sa logique aux variations hasardeuses du kaléidoscope et sa sensibilité aux rencontres saugrenues du collage en un jeu d’émotions diverses rarement innocent, jamais gratuit. Ainsi, dans Poets of Mongolia, il ouvre son film entre la tombe qui se creuse pour un mineur mort électrocuté, le chant amoureux d’une poétesse aveugle, et le travail souterrain à l’intérieur d’une galerie de charbon où d’autres mineurs font leur travail quotidien. Comprenne qui voudra, mais Peter Brosens ne donne jamais directement la réponse aux questions que son montage atypique amène. Ici, pas de commentaires, mais des voix, des chants, des bruits qui, dans leur assemblage, délivrent une certaine façon de faire sens. À ces voix multiples, Peter Brosens ajoute un travail particulier du cadre qui oscille entre la fixité glacée d’une photo organisée ou mise en scène, et la fluidité d’un geste qui appelle le regard montrant ce qui, autrement, resterait invisible.

Cinéma d’un au-delà du réel, la trilogie de Peter Brosens est un voyage dont on ne ressort pas indemne. Et si parfois son empathie pour les hommes et les femmes qu’il rencontre, estime et filme, débouche sur une certaine idéalisation esthétique, sa volonté de nous inclure au cœur même de son aventure de cinéaste nous rend terriblement présent cet autre bout du monde. 

Philippe Simon (Cinergie)

Retrouvez cet article sur le site de www.cinergie.be